Analyse


L’intervention éducative du pharmacien améliore-t-elle réellement la prise en charge de la rhinite allergique ?


03 02 2026

Professions de santé

Médecin généraliste, Pharmacien

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Citez ceci comme : Tock R. - L’intervention éducative du pharmacien améliore-t-elle réellement la prise en charge de la rhinite allergique ? Minerva Analyse 03/02/2026. Chew CC, Lim XJ, Letchumanan P, et al. Pharmacist-led education intervention for adults with allergic rhinitis: a randomized clinical trial. JAMA Netw Open 2025;8:e2517160. DOI: 10.1001/jamanetworkopen.2025.17160

Analyse de
Chew CC, Lim XJ, Letchumanan P, et al. Pharmacist-led education intervention for adults with allergic rhinitis: a randomized clinical trial. JAMA Netw Open 2025;8:e2517160. DOI: 10.1001/jamanetworkopen.2025.17160


Question clinique
Chez les adultes atteints de rhinite allergique suivis en milieu hospitalier public, une intervention éducative menée par un pharmacien (AR-PRISE) améliore-t-elle le contrôle des symptômes, les connaissances, l’adhésion thérapeutique et la qualité de vie comparativement aux soins standards ?


Conclusion
Cette étude randomisée contrôlée montre que, chez des adultes souffrant de rhinite allergique suivis en clinique ORL, une intervention éducative menée par un pharmacien (vidéo et counseling structuré) améliore modestement le contrôle des symptômes à deux semaines, sans effet significatif sur les connaissances, l’adhésion ou la qualité de vie. L’effet observé, bien que statistiquement significatif, reste limité et n’apparaît que sur un seul des critères principaux. Les limites méthodologiques, notamment le caractère ouvert de l’étude, l’usage exclusif de mesures auto-rapportées et l’absence de standardisation détaillée du counseling, peuvent conduire à une surestimation de cet effet. Dans le contexte belge actuel, marqué par des contraintes budgétaires et l’absence de financement dédié pour des entretiens éducatifs en rhinite allergique, l’implémentation d’une telle intervention paraît peu réaliste. Compte tenu d’un bénéfice clinique faible et des priorités actuelles en matière d’efficience, cette approche ne semble pas pertinente à généraliser à l’échelle des soins primaires.


Contexte

Affection fréquente, la rhinite allergique exerce un impact significatif sur la qualité de vie, la productivité et l’utilisation des soins de santé chez les personnes qui en souffrent (1). Associée à des symptômes nasaux chroniques et parfois invalidants, elle constitue également une comorbidité importante de l’asthme et contribue à une augmentation des consultations médicales (2). Minerva a récemment analysé une méta-analyse de bonne qualité méthodologique suggérant que les traitements intranasaux (corticoïdes ou antihistaminiques) sont plus efficaces que les antihistaminiques oraux ou les antagonistes des leucotriènes pour la rhinite allergique saisonnière. Cependant, la robustesse des données était limitée par un risque de biais élevé, une hétérogénéité des mesures et une pertinence clinique incertaine (1,3,4).
Minerva évalue ici une étude (5) portant sur l’efficacité d’une intervention éducative menée par un pharmacien, combinant vidéo d’information et conseils structurés, dans la prise en charge de la rhinite allergique en milieu de soins publics.

 

 

Résumé

 

Population étudiée

  • patients consécutifs recrutés en clinique ORL ambulatoire d’un hôpital tertiaire public en Malaisie de juin 2023 à février 2024
    critères d’inclusion : adultes âgés de 18 à 80 ans, rhinite allergique diagnostiquée, compréhension du malais ou de l’anglais, suivis en consultation ORL
  • critères d’exclusion : rhinosinusite chronique/sinusite/polypose, déviation septale, néoplasme sino-nasal, maladie terminale, grossesse, covid long, troubles cognitifs/psychiatriques, littératie insuffisante
  • au total, 209 patients ont été dépistés ; 154 randomisés (77 dans groupe intervention / 77 dans groupe contrôle)
    • caractéristiques démographiques principales : âge moyen de 46,5 ± 17 ans ; 63% de femmes ; 52,6% de Malais, 28,6% de Chinois, 17,5% d’Indiens ; 48,7% avaient fait des études supérieures ; 46,8% étaient sans emploi/retraités/étudiants
    • caractéristiques cliniques : 51,9% présentaient des allergies alimentaires, 72,7% des allergies à d’autres allergènes, 19,5% de l’asthme et 33,8% avaient des animaux domestiques 
    • traitements initiaux : 82,5% sous mométasone, 15,6% sous fluticasone et 1,9% sous budésonide.

 

Protocole d’étude

Essai clinique randomisé, ouvert, en groupes parallèles, monocentrique

  • intervention (AR-PRISE) (n = 77): vidéo éducative de 8 minutes + counseling structuré par un pharmacien (utilisation des corticostéroïdes intranasaux (CSIN) - comprenant des informations générales, la préparation, les techniques d'administration, le nettoyage et la prise en charge des problèmes rencontrés, objectifs, conseils, réponses aux inquiétudes, prévention exacerbations), + rappels verbaux sur l’adhésion aux jours 60 et 120, + carnet avec QR code pour revoir la vidéo à domicile
  • comparateur (soins standards) (n = 77): consultation ORL habituelle + conseil médicamenteux standard en pharmacie, sans vidéo ni QR code ni suivi structuré
  • durée du suivi : 180 jours avec évaluations aux jours 60, 120 et 180 (±7 jours).

 

Mesure des résultats 

  • mesure des résultats primaires : 
    • connaissances CSIN, évaluées à l'aide d'un questionnaire validé de 4 items, avec les options de réponse « oui », « non » ou « incertain »
    • contrôle des symptômes via Total Nasal Symptom Score (TNSS) évaluant la congestion nasale, les éternuements, les démangeaisons et la rhinorrhée sur une échelle de 0 à 3 (0 = sévère ; 3 = pas de symptôme) à 12 h et à 2 semaines permettant de prendre en compte à la fois les fluctuations immédiates et l’effet de la maladie chronique, adhésion (jours CSIN), 
    • qualité de vie (EQ-5D-5L, EQ-VAS) 
    • tous mesurés à J0, J60 (±7), J120 (±7) et J180 (±7), 
  • mesure des résultats secondaires :, visites non programmées, traitements concomitants - mesurés à J0 sévérité ARIA (Allergic Rhinitis and its Impact on Asthma), EVA des symptômes, effets indésirables liés aux CSIN, J60 (±7), J120 (±7) et J180 (±7)
  • méthodes statistiques : analyse en ITT et par protocole (PP) ; modèles bayésiens à effets mixtes ; utilisation de distributions adaptées (hurdle gamma, skew-normal) ; LOCF pour données manquantes
  • analyses en modèles bayésiens et/ou tests classiques (certaines variables avec p). 

 

Résultats

  • résultats primaires

 

Critère primaire

Résultat (effet intervention vs contrôle)

Significativité

TNSS – 2 semaines

Estimate 0,14 (SE 0,06), CrI à 95% de 0,03 à 0,25

significatif

TNSS – Jour 60

0,18 (0,05), CrI à 95% de 0,08 à 0,28

significatif

TNSS – Jour 120

0,21 (0,05), CrI à 95% de 0,11 à 0,31

significatif

TNSS – Jour 180

0,11 (0,05), CrI à 95% de 0,01 à 0,21

significatif

TNSS – 12 heures

0,08 (0,05), CrI à 95% de -0,03 à 0,18

non significatif

Connaissances CSIN

−0,02 (CrI à 95% de -0,09 à 0,04)

non significatif

Adhésion (jours CSIN)

0,15 (CrI à 95% de -0,08 à 0,38)

non significatif

Qualité de vie EQ-5D-5L

0,00 (CrI à 95% de -,01 à 0,01)

non significatif

Qualité de vie EQ-VAS

0,07 (CrI à 95% de -0,01 à 0,14)

non significatif

 CrI = intervalle de crédibilité à 95% ; SE = différences entre les groupes, estimation (SE) [IC à 95 %].

 

 

  • résultats secondaires 
    • pendant le suivi risque accru d’ARIA (“RA légère”) dans le groupe d’intervention : 0,62 (SE 0,24) avec IC à 95% de 0,15 à 1,08 
    • pendant le suivi risque moindre d’EVA - catégorie “mauvais contrôle” dans le groupe d’intervention : -0,77 (SE 0,25), avec IC à 95% de -1,26 à -0,28 
    • effets indésirables liés aux CSIN : OR de 1,82 avec IC à 95% de 1,14 à 2,90 en faveur du groupe intervention
    • dans le groupe d’intervention l’EQ-5D-5L était meilleur au jour 60 (p = 0,004) et le l’EQ-VAS était meilleur à chaque moment pendant le suivis (p = 0,007 ; 0,03 ; 0,03).

 

Conclusion des auteurs

Dans cet essai clinique randomisé, l’intervention AR-PRISE a significativement amélioré le contrôle des symptômes de la rhinite allergique (TNSS pour les 2 dernières semaines) comparée aux soins standard sur 180 jours, mais n’a pas montré d’effets significatifs sur les autres critères coprincipaux (connaissances sur la rhinite allergique, TNSS pour les dernières 12 heures, adhésion au traitement ou qualité de vie). Ces résultats suggèrent que, bien que l’éducation dirigée par un pharmacien puisse améliorer la gestion des symptômes, des stratégies supplémentaires peuvent être nécessaires pour aborder des aspects plus larges de la prise en charge de la rhinite allergique.

 

Financement de l’étude

Aucune source de financement n’est mentionnée dans l’article. Il n’y a pas de déclaration de financement ou de sponsor.

 

Conflit d’intérêts des auteurs

Pas de conflit d’intérêts signalé.

 

 

Discussion 

 

Évaluation de la méthodologie

L’essai présente plusieurs éléments favorables à la validité interne. La randomisation a été réalisée correctement, avec une séquence générée par un assistant de recherche indépendant et une dissimulation adéquate de l’allocation, ce qui limite le risque de biais de sélection. L’étude a suivi les recommandations CONSORT, ce qui garantit un rapport complet et transparent du protocole et du flux des participants. Le taux de pertes au suivi est faible (3,2%), et l’analyse en intention de traiter (ITT) a été appliquée, préservant ainsi l’équilibre initial créé par la randomisation. L’utilisation de modèles bayésiens adaptés à la distribution des données, avec ventilation des résultats selon plusieurs points temporels (60, 120 et 180 jours), renforce la robustesse des analyses longitudinales. 
Plusieurs limites méthodologiques peuvent toutefois avoir influencé les résultats. L’étude est ouverte (non aveugle), tant pour les participants que pour les intervenants, ce qui expose à un risque de biais d’information, particulièrement important puisque la majorité des critères de jugement sont auto-rapportés (TNSS, EVA, EQ-VAS, EQ-5D-5L, adhésion). Le risque de biais de désirabilité sociale est donc réel : les participants du groupe intervention, en contact direct avec un pharmacien, peuvent avoir surévalué leurs améliorations. L’absence de mesures objectives du contrôle de la maladie accentue cette vulnérabilité. L’intervention elle-même n’est pas entièrement standardisée : les auteurs ne décrivent pas précisément les conditions de visionnage de la vidéo ni la manière dont le counseling était délivré et aucun contrôle de fidélité n’a été réalisé. L’exposition réelle à la vidéo (via QR code) n’a pas été mesurée, ce qui introduit une variabilité non quantifiée dans la dose d’intervention reçue. Les outils utilisés comportent également des limites : l’adhésion est auto-notée dans un carnet, et le questionnaire de connaissances ne couvre que les CSIN. Malgré une structure méthodologique solide, ces biais liés au design ouvert, aux mesures auto-rapportées et au manque de standardisation peuvent conduire à une surestimation de l’effet observé sur le TNSS à deux semaines.

 

Évaluation des résultats

La population étudiée regroupe des adultes consultant en clinique ORL d’un hôpital tertiaire en Malaisie, ce qui correspond à un contexte spécialisé.
L’étude est monocentrique, menée dans un hôpital tertiaire, avec une proportion élevée de participants ayant un niveau d’éducation tertiaire, limitant la généralisation.
Les critères de jugement principaux sont cliniquement pertinents (contrôle des symptômes, qualité de vie, adhésion), bien qu’ils soient entièrement auto-rapportés et dépourvus de mesures objectives. Les outils génériques comme l’EQ-5D-5L sont moins sensibles que des questionnaires spécifiques à la rhinite allergique, ce qui peut expliquer l’absence d’effet significatif sur la qualité de vie. Les résultats montrent une amélioration du contrôle des symptômes sur deux semaines, avec une cohérence entre les différents temps d’évaluation.
L’intervention AR-PRISE (vidéo de 8 minutes, counseling structuré, rappels) est simple, peu coûteuse et potentiellement transposable en soins primaires ou en pharmacie communautaire, pour autant qu’une organisation minimale, un espace dédié et une formation des pharmaciens soient disponibles. 
Mais un contexte de charge de travail élevée et en l’absence de financement spécifique pour des entretiens éducatifs liés à la rhinite allergique — contrairement à certains domaines où un soutien ponctuel existe (sur prescription d’un médecin généraliste ou spécialiste) — la mise en œuvre d’un counseling structuré comparable à celui étudié pourrait être difficile en Belgique sans adaptation organisationnelle ou mécanisme de rémunération dédié.

 

Que disent les guides de pratique clinique ?

Le ARIA Pocket Guide 2022 (6) reconnaît le pharmacien comme un acteur central dans la prise en charge de la rhinite allergique en soins primaires. Le guide recommande, principalement sur base de l’avis d’experts faute d’essais randomisés robustes évaluant les stratégies organisationnelles, que le pharmacien identifie les symptômes typiques de la RA (éternuements, rhinorrhée claire, prurit, symptômes oculaires) et contribue à différencier la RA d’autres affections comme le rhume, la sinusite ou la covid-19. ARIA insiste sur l’usage routinier de l’échelle EVA (VAS) pour évaluer la sévérité des symptômes et leur impact sur la qualité de vie, permettant une stratification rapide du patient. Le guide recommande également que le pharmacien oriente le choix du traitement selon un algorithme structuré basé sur le niveau de contrôle, dans le respect des réglementations locales (ex. antihistaminiques, sprays intranasaux, traitements combinés). ARIA souligne l’importance d’un suivi longitudinal, avec réévaluation du contrôle des symptômes à intervalles réguliers, afin d’adapter la prise en charge et détecter les échecs thérapeutiques. Le pharmacien joue aussi un rôle majeur dans l’éducation thérapeutique : enseignement de la bonne technique des sprays nasaux, promotion de l’adhésion au traitement, conseils d’évitement des allergènes, reconnaissance des signes d’aggravation et indication claire des situations nécessitant une consultation médicale. Enfin, ARIA souligne l’intégration du pharmacien dans le parcours de soins, notamment pour les patients sans diagnostic formel ou lors des rechutes saisonnières, faisant de lui un point d’accès privilégié dans la prise en charge de proximité.

 

 

Conclusion de Minerva

Cette étude randomisée contrôlée montre que, chez des adultes souffrant de rhinite allergique suivis en clinique ORL, une intervention éducative menée par un pharmacien (vidéo et counseling structuré) améliore modestement le contrôle des symptômes à deux semaines, sans effet significatif sur les connaissances, l’adhésion ou la qualité de vie. L’effet observé, bien que statistiquement significatif, reste limité et n’apparaît que sur un seul des critères principaux.
Les limites méthodologiques, notamment le caractère ouvert de l’étude, l’usage exclusif de mesures auto-rapportées et l’absence de standardisation détaillée du counseling, peuvent conduire à une surestimation de cet effet. Dans le contexte belge actuel, marqué par des contraintes budgétaires et l’absence de financement dédié pour des entretiens éducatifs en rhinite allergique, l’implémentation d’une telle intervention paraît peu réaliste. Compte tenu d’un bénéfice clinique faible et des priorités actuelles en matière d’efficience, cette approche ne semble pas pertinente à généraliser à l’échelle des soins primaires.

 

 


Références 

  1. Vandenplas O, Vinnikov D, Blanc PD, et al. Impact of rhinitis on work productivity: a systematic review. J Allergy Clin Immunol Pract 2018;6:1274-1286.e9. DOI: 10.1016/j.jaip.2017.09.002
  2. Pathak RD, Schroeder EB, Seaquist ER, et al; SUPREME-DM Study Group. Severe hypoglycemia requiring medical intervention in a large cohort of adults with diabetes receiving care in U.S. integrated health care delivery systems, 2005-2011. Diabetes Care 2016;39:363-70. DOI: 10.2337/dc15-0858
  3. Blauwblomme M. En cas de rhinite allergique, est-il préférable d’administrer un traitement pharmacologique par voie intranasale ou orale? MinervaF 2025;24(8):174-7
  4. Torres MI, Gil-Mata S, Bognanni A, et al. Intranasal versus oral treatments for allergic rhinitis: a systematic review with meta-analysis. J Allergy Clin Immunol Pract 2024;12:3404-18. DOI: 10.1016/j.jaip.2024.09.001
  5. Chew CC, Lim XJ, Letchumanan P, et al. Pharmacist-led education intervention for adults with allergic rhinitis: a randomized clinical trial. JAMA Netw Open 2025;8:e2517160. DOI: 10.1001/jamanetworkopen.2025.17160
  6. Bousquet J, Schünemann HJ, Togias A, et al. Management of allergic rhinitis symptoms in the pharmacy: ARIA Pocket Guide 2022. ARIA; 2022.


Auteurs

Tock R.
MSc Infirmières
COI : Absence de conflits d’intérêt avec le sujet.

Code


J30
R97


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